Vendredi 5 septembre 2008

Aux alentours de ma quatorzième année, j'ai vu pour la première fois, ma mère, je ne dis pas heureuse, c'était trop tard pour elle; mais, avec un air qui devait s'en rapprocher.
En effet, elle quittait le 122 Boulevard Murat de la chère Mademoiselle Cosset pour vivre enfin, à l'aube de sa cinquantaine, dans un appartement à elle.
Et ça signifiait également que, pour la première fois, à quatorze ans! J'allais vivre avec ma maman.
Ca s'appelait "Résidence Beausoleil", et ça se situait à Saint-Maur-des-Fossés.
Je ne sais comment elle a pu dégoter un appartement aussi grand dans une résidence aussi neuve et agréable.
Probablement avec l'aide de son employeur, la CIPC, une caisse de retraite énorme des cadres, qui siégeait rue de Prony, 17ème, et qui l'avait employée après d'innombrables galères.
Elle y était restée, avait fait son labeur discrètement et efficacement.
De simple employée, elle était passée agent de maîtrise et puis, des années après encore, cadre.
Elle avait même décroché la Médaille du Travail sans avoir jamais rien sollicité.
Ce qui, à l'époque, "donnait" à l'armée, une carrière qui commence deuxième pompe, qui continue sous-adjudant, puis adjudant, ensuite encore, adjudant-chef avec délais très longs et si t'es persévérant, capitaine! J'ai sucré caporal et caporal-chef.
C'est à peu près ça.
En gros, vingt cinq ans d'assiduité et de boulot régulier sérieux.
Ce bel appartement, très clair, très bien exposé, et qui devait faire ses quatre vingt mètres carrés, il fallait le meubler.
Or, sortie de son six mètres également carrés, elle s'est rendue compte qu'elle avait rien qu'une table de nuit et mon lit de camp.
Nous sommes donc allés chez Crozatier, du côté de la gare de Lyon, faire des emplettes!
Une grande table en teck, de belles chaises, deux lits, et ensuite on a foncé je ne sais où, acheter une gazinière, deux trois lampes et un aspirateur pour la poussière.
C'était probablement à crédit, car les mois suivants, j'ai bien vu qu'on ne mangeait que des pommes de terre-carottes.
C'est égal!
J'avais ma chambre, elle avait la sienne, y avait un grand séjour lumineux qui servait à rien, vu que personne nous connaissait.
Peu importe! Nous étions réunis pour la première fois et, de ce fait, nous avons appris à nous connaître.
Car, les quelques heures que nous passions ensemble dans un mois, auparavant, ne nous avaient pas trop renseignées l'un sur l'autre, à part le fait qu'elle avait un fils et que j'avais une maman.
Ça peut paraître banal, ces détails! Mais pour nous, c'étaient plus que des détails.
C'était la vraie vie normale de tout le monde et, on découvrait.
Pourtant, c'était pas l'âge facile pour nous deux, je m'en rends compte maintenant.
J'avais quatorze ans, l'âge où tu marches gauche, mi-araignée mi-ours; où t'as plusse de boutons purulents sur le faciès que de vertèbres; où tu sais pas où mettre tes mains, sauf aux ouataires.
Quant à elle, aux approches de la quinqua-crise, médicalement et affectivement parlant, ça devait pas être rose.
Nez en moins, (ce qui m'aurait bien arrangé!) nous étions bien.
Je vous dirai plus loin si cela vous chaut, mes joies et mes joies.
Je préfère ne pas imaginer ce qu'est devenue la Résidence Beausoleil.
Probable que du linge oriental pend à tous les balcons, assombris par deux mille paraboles sous lesquelles des enfants turbulents font monter leurs youyous jusqu'au ciel.

 

Par VICOMTE DE LINIERES - Publié dans : Souvenirs
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