Depuis le début, je n'invente rien.
Je restitue!
C'est l'avantage du mémorialiste, il a tout en lui; il ne sait pas trop où, mais c'est forcément dans les dendrites.
J'admire beaucoup les romanciers qui créent des mondes ex nihilo, avec les décors et les intrigues.
Je m'y suis essayé à vingt ans, mais ça n'a rien donné, pour beaucoup d'efforts.
Et puis, les grands romanciers, c'est rare.
À part Dumas et Henri Troyat, je ne vois pas.
Bien sûr, Balzac, Flaubert, Vigny, Mérimée, c'est beau, mais ça m'ennuie.
On sent encore le travail.
Par contre, ceux qui disent leur vie intéressent la nôtre.
Et ma vie en vaut bien une autre.
C'est pourquoi je continue à vous balader, et ce soir, on crèche à Saint-Just-en-Chaussée.
C'est un bled adjacent à Beauvais.
Vers dix ans, j'y étais en pension, et le plus mauvais souvenir de mon "enfance".
C'était chez les amis de ma mère, les Franke.
Elle, elle s'appelait pas Franke car elle était française.
Son mari s'appelait Franke car il était de Dresde où il avait dû perdre tous ses ancêtres sous les bombardements humanitaires phosphoriques américains, un coup de 300 000 morts en trois
jours, au jugé.
C'était un soldat Wehrmacht que les circonstances avaient emmenées chez nous.
Il avait épousé la meilleure amie de ma mère, ou l'inverse.
De toute façon, ils s'aimaient; ça se voyait à leur façon de ne rien dire et de soigner les lapins.
Ils avaient deux enfants, un garçon de mon âge et une fille du mien.
J'étais encore, une fois de plus, chez les "autres".
Ils ont certainement été mille fois plus bons avec moi que tous les autres que j'avais squatté et qui n'étaient pas prussiens.
Je garde un très mauvais souvenir de ces deux années.
D'abord, y avait l'odeur de boule puante, jour et nuit, qui planait sur Saint-Just et qui me retenait de respirer pour aller à l'école.
Une usine chimique.
Il y a quelques années, je suis repassé dans le coin et il y avait toujours ces miasmes d'égoût qui flottaient.
J'ai tourné bride.
Et puis, il y avait le chien.
Qui me foutait la trouille chaque fois que je le voyais, un berger allemand, bien sûr, et qui s'appelait Wotan, en prime.
Son maître était donc un soldat vert-de-gris qui devait faire dans les soixante pouces, doté de yeux bleu acier de fonderie, surmontés d'une coiffure en brosse du blond des
Impressionnistes.
J'étais donc très impressionné, voire terrorisé.
Et pourtant, il n'y avait pas de quoi, car tout le monde était charmant, très pieux et très attentif.
C'est moi qui devait en avoir marre des têtes nouvelles pour te torcher et des gamins de mon âge qui eux, étaient chez eux.
Mais la vie était terriblement monotone; le même geste à chaque minute, le silence à table que c'en était gênant de gargouillis et que tu n'osais pas déglutir.
La nuit, j'avais peur et les ouataires étant au rez-ce-chaussée alors que je dormais au premier, quand une envie me prenait, j'allais sur le palier me soulager sur une plante verte, en
l'occurence un grand caoutchouc.
Tous les matins, je surveillais que les feuilles du bas ne jaunissent pas, mais non.
Lui, ne m'a jamais trahi.
Et la preuve que je ne suis pas un romancier, c'est que je ne sais pas faire dans les longueurs.
Je remets à plus tard la suite car je ne veux pas que l'on reste sur une image qui n'est pas la bonne.
Mais même maintenant, je ressens encore l'odeur phosphate, je revois ce bon vieux Wotan qui me terrorisait chaque fois qu'il voulait m'embrasser et ce cher Feldgrau qui me
paralysait.
C'est pas juste pour eux.
À Saint-Just-en-Chaussée.