Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /2009 10:34

La rentrée universitaire 1969-70 fut le prolongement des vacances.
Après l'obtention au forceps d'un Bac B (économique, donc!) à Janson de Sailly et, qui plus est, avec le cric de l'oral de rattrapage, pendant lequel l'examinateur bienveillant, ayant constaté qu'il côtoyait un cancre las, me fit la grâce de bien vouloir citer trois écrivains du dix-septième siècle.
Il mima un corbeau avec son fromage emmanché d'un long cou, j'esquissai un:" La Fontaine!" hésitant, et finalement, signa le précieux sésame.
La culture, ça viendrait après.
Puis, je partis en vacances, ce dont je n'avais nul besoin, vus les efforts déployés au lycée.
C'est mon oncle Jacques, le plus jeune frère de Monsieur Mon Père, qui m'avait fait la proposition.
J'en étais ravi, car c'était un garçon d'une gentillesse généreuse et je me demandais comment deux êtres si différents avaient pu sortir du même ventre.
Il me considérait comme un jeune frère et me traitait comme tel.
Lui aussi avait dû avoir un départ difficile. Son père assassiné, sa mère dans une misère noire, et aucun savoir d'aucune sorte.
Il avait commencé ouvrier chez Renault  et, quelques années après, avait monté un cabinet d'assurances à Hyères.

Il avait acquis une grosse aisance, se permettant de faire construire sur la colline de Costebelle, une villa de nabab, avec piscine et le tralala attenant.

Je compris vite que sa fulgurante ascension n'était pas dûe uniquement au placement de contrats de location de boxes.

Quand il m'invitait au bistro du coin prendre un pastis vers seize heures, ou avant, et plus tard, je voyais bien que les têtes s'inclinaient discrètement devant lui et que l'on me regardait d'un oeil mouillé.
Dans le "Midi", c'est courant, ces alpinismes financiers.
Je n'ai jamais posé aucune question, bien sûr.
Je me contentais de profiter.
Casinos, restaurants de luxe où on lui disait que l'addition: "C'était pour le patron!", tout cela sentait l'art de vivre sicilien.
Il avait deux filles. L'une, Marie-Laure, que j'aimais beaucoup et qui est maintenant juge d'instruction pour enfants, et l'autre, Sylvie, institutrice.
Depuis trente ans, je n'ai aucune nouvelle de cette gentille famille.
Je sais juste que l'adorable femme de Jacques est tombée au champ d'horreur du carcinome mammaire vers quarante ans, et je suis de loin en loin, la carrière de mes deux cousines, au rythme des promotions ministérielles qui paraissent sur les sites gouvernementaux.
Jacques, on l'a plus jamais revu.
Bien entendu, c'était le meilleur!

Par VICOMTE DE LINIERES - Publié dans : Souvenirs
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