Ce fut vers cette époque que je m'aménageai mon
territoire, au 32 de la rue Médéric, dans le dix-septième, troisième étage, porte C.
De Saint-Maur-des-Fossés, nous étions venus nous réfugier dans ce studio loué aux employés de la CIPC, Caisse de Retraite des Cadres, où maman travaillait depuis des années.
Le trajet n'était plus trop fatigant pour elle, car, de la rue Médéric à la rue de Prony, où elle faisait carrière dans la paperasse retraitante des gros cotisants - Pompes Funèbres
Générales, SNCF, Peugeot, entre autres - il n'y avait que la rue de Chazelles à franchir, et après quarante mètres de marche, on arrivait au hall d'entrée du
"bildingue".
Tu penses, si j'ai connu!
Tous les étés, j'étais employé au classement des archives pour 800 francs mensuels, l'équivalent du SMIC actuel. Et réglé en liquide avec de beaux billets de 100 Francs à l'effigie de
Bonaparte, dans une belle enveloppe kraft.
Le studio faisait dans les douze mètres carrés.
Et, pour préserver notre intimité, nous décidâmes de cloisonner à mi-parcours le palace.
Etant désargentés, j'engageai moi-même les travaux.
Au début, une tringle à rideau au plafond me parût faire l'affaire, et je fus convaincu quand j'y accrochai une lourde tenture de velours rouge.
L'isolation optique était correcte, mais la phonique, merdique.
Nous passâmes donc à un projet plus grandiose consistant à installer une cloison de bois avec porte à deux battants pour délimiter nos six mètres de survivance.
Quand, il y a six ans, maman est morte et, que j'ai dû tout vider, j'ai regardé ces cloisons avec moulures dix-huitième, et je ne comprend toujours pas comment j'ai réussi à faire
si joli, si intégré.
Je serais incapable, maintenant.
J'avais tiré profit, dans la surface que je m'étais attribuée, du moindre centimètre pour ranger mes disques, mes livres, mes maquettes.
Surtout les maquettes!
Une place insensée. Particulièrement, les grands bateaux à voile!
Sur les étagères, tous les Jules Verne, les Dumas, les Wells, les Conan Doyle, et tous ces chers anges gardiens de mes nuits extasiées.
Sur la maigre façade d'une bibliothèque, j'avais collé deux portraits de mes enchanteurs.
En haut, Adolf Hitler; au-dessous, Richard Wagner.
Ma mère ne disait rien et me laissait à mes décorations posthumes.
Certains jours, elle me disait, inquiète, d'enlever la gravure du haut, car le plombier allait passer réparer une fuite sur un joint du gros radiateur en fonte et qui laissait une goutte toutes
les nuits et que ça abimait le parquet.
Je voyais pas pourquoi tout cela était compliqué pour elle, et je n'enlevais rien du tout.
Ces photos, elles gênaient pas mes camarades et mes copines qui venaient me visiter pour perfectionner un cours ou un entrechat.
Faut dire que je suis passé brutalement du yéyé à la Tétralogie sans remarquer la moindre césure.
Toutes les partitions wagnériennes, je les connais par coeur.
Et je faisais l'admiration de mes camarades en chantant tout un opéra, paroles et musique, sans le moindre accompagnement.
C'est comme les cloisons.
Maintenant, à part un leitmotiv de
Siegfried ou une diatribe de Wotan, je suis sans ressource.
Avant de partir en fac ou en action militante risquée, je fixais l'Adolf dans les yeux, respirais une bordée et partais comme Del Dongo.
Rien ne pouvait m'arrêter.
Maintenant ,au cabinet, avant d'affronter chaque malade et de "faire" le médecin, je zieute la Sainte Vierge que j'ai posée depuis vingt ans sur un petit meuble à musique du
dix-neuvième et qui me sert de rangement pour les documents SS, et je repars au combat.
M'est avis qu'il m'a manqué un papa et une maman.
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