Il était bien convenu pour chaque impétrant qui désirait devenir un kamerade, que les armes étaient proscrites.
En bonne discipline, personne ne se plia à cette directive.
Faut dire que l'époque était soubresauteuse, entre Nuit du 4 août et Saint-Barthélémy.
Il faut préciser aussi, à notre décharge, que les humanistes du camp adverse n'avaient pas eu de directives précises à ce sujet.
C'est pourquoi, on voyait régulièrement au Marché Convention, le redoutable citoyen Bensaïd nous aligner frénétiquement avec son Walter PPK, et "faire mouche" de temps à autre.
Celui-là , on s'en est occupé en son heure.
A la sortie du métro, on l'a attendu à cinq, piqué son escopette et laissé une carte de visite sous forme d'une recommandation urgente à se faire
réinstaller ses deux testicules.
Et puis, tous les matins, on apprenait qu'un copain d'Ordine Nuero ou de la Phalange, gisait raide définitif, dans un caniveau de Rome ou de Madrid.
On avait des fraternités, d'autant qu'on les rencontrait dans des Congrès.
N'étaient pas encourageants non plus, les appels au meurtre en première page de Rouge ou de Lutte Ouvrière, avec photos des camarades, et la mienne en bonne place.
La presse était libre, en ce temps.
Il ne nous serait même pas venu à l'esprit d'aller demander justice à la Prévôté.
Donc, armé! Du réveil au coucher.
J'ai longtemps hésité sur le meilleur instrument et, après de nombreuses tentatives consistant à trimballer des barres de fer sous mon imper (en été, y
compris), à m'entraîner au maniement du nunchaku sous l'oeil vigilant d'un camarade coréen, à coincer des matraques téléscopiques sous ma veste, et qui ne se dépliaient jamais en cas
d'urgence, j'ai finalement opté pour ce que j'avais depuis longtemps en ma possession et qui était, somme toute, d'un usage pacifique et pas répertorié comme arme de 4ème catégorie.
Mon cure-pipes!
Le même que j'ai actuellement, quarante ans après.
J'en rend grâces à la maison Dunhill.
Dix centimètres d'acier indestructible qui m'ont permis, au corps à corps, de transpercer pas mal de cuisses, de bras et
d'orgueils.
Et puis, je pouvais ouvrir toutes les serrures, avec cet instrument.
En cas de rafle flicailleuse, je n'avais qu'un Zippo, un peigne et un cure-pipes.
Pas de quoi passer aux Assises!
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