Vendredi 9 octobre 2009 5 09 /10 /2009 20:12

L'année passée à Orsay ne nous délivra qu'une quinzaine de cours.
Malgré cet étique bagage, je fus reçu et passai avec brio mon permis de conduire.
La saison suivante fut plus rigolote et plus mouvementée.
Les responsables de haut niveau qui avaient conçu les programmes des futurs médecins trouvèrent malin de nous faire déchiqueter des morts pour mieux sauvegarder les vivants.
Si tu vivisectionnes un quidam en bonne santé apparente, comme on dit en rédigeant les certificats, t'as une chance d'apprendre un chouia.
Mais, saucissonner et effiler des cadavres n'a jamais permis de comprendre grand-chose à l'Anatomie.
C'était pourtant le passage obligé, rue des Saints-Pères, dernier étage, pour avoir l'ambition de continuer à torturer son prochain.
La salle de dissection se présentait comme un immense hall où, de chaque côté de l'allée centrale, étaient disposées coquettement des tables de pierre sur lesquelles reposaient, en leur dernier rictus, les abrutis qui avaient fait don de leurs corps à "la Science".

Le premier contact fut rude pour tous, en particulier pour cette gentille étudiante, plus curieuse que réfléchie, et qui jeta un regard à travers l'unique hublot de la porte qui permettait l'entrée.

Elle a fait un "Oups!" et est tombée raide, évanouie.
On n'a pas eu le coeur à la mettre sur une des tables de "la Science".
Faut dire que le spectacle qui s'offrait à nos joyeux regards n'était pas familier.
Le premier présentoir, à droite, (c'est cela qu'elle avait dû lorgner, la carabine), consistait en un entassement de cuisses, de bras, de têtes, des deux sexes, au nombre d'environ quarante gigots.
La prise de conscience était pour le moins ébouriffante. C'étaient les restes des Travaux Pratiques de nos camarades de la veille, qu'on avait omis d'enfourner au crématoire.
Bon! Puis, bien sûr, l'odeur.
Formol, moiteur, produits de nettoyage du sol et "sui generis".
Les autres macchabées avaient l'air en forme, bien nus, bien luisants, bien grassouillets ou franchement catacombaires.
On avait le choix de l'embarras. J'avisai un asiatique qui me parut jeune, mais je regrettai par la suite. Trop de graisse qui fondait sous le scalpel, éclairé par une immense lampe qui dispensait autant de chaleur que de lumière.
Certains jours, un camarade arrachait un coeur, remplissait oreillettes et ventricules du robinet de chaque paillasse et nous aspergeait de flotte hémoglobinée sous l'oeil attendri du vieux professeur.
On l'évacuait quand même.
La tâche me revînt un jour de scalper mon asiate à la scie, de façon à ce que mes confrères puissent admirer les deux hémisphères, l'hypothalamus et tout le merdier cérébral Gengis Khan.
Le bruit de la scie pas sauteuse et l'odeur de cramé osseux qui se dégageaient, écarta les rangs.
Avec un bruit sec de brisement de concombre, j'élevai le trophée dégoulinant pour le livrer à l'étude réservée de mes condisciples.
Bref! Les cours de soi-disant "Anatomie" se révélaient un défouloir de jeunes gens apeurés et un éventuel entraînement à une carrière de bourreau.
Quand le "contrôle" arriva, on me présenta un schéma en coupe d'un organe, que je devais commenter.
Je fis une excellente copie d'une sagittale abdominale.
Mais, il s'agissait d'un biceps!
En redescendant les grandes marches qui menaient au rez-de-chaussée, deux individus m'attendaient.
Ils se présentaient comme étant du Bétar.
J'avais jamais entendu parler ce cet organe.
A tout hasard, je sortis mon scalpel.

Par VICOMTE DE LINIERES - Publié dans : Souvenirs
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