Samedi 10 octobre 2009

Le grand escalier à mi-descente, une voix me héla de façon à ce que tous entendirent.
"Eh, toi! T'es bien le mec qui vend Ordre Nouveau?"
Tu parles, si j'étais le "mec"!
Meilleur vendeur sur tout Paris. Je m'installais sur les grands boulevards devant les Galeries Farfouillette et autres lieux de rassemblement de foules compactes, vomies par grappes entières, des bouches de métro.
Avec des slogans du genre: "Après le gouvernement Messmer I, le Cabinet Messmer II. Demandez, lisez "Pour un Ordre Nouveau"!
Les badauds rigolaient et achetaient par curiosité ou par sympathie.
Dans l'après-midi, j'en écoulais une centaine.
De temps à autre, des croûtons de la défunte République Espagnole venaient m'insulter et me couvrir d'opprobre fââchiste.
Ceux-là n'étaient pas dangereux. Perclus, aigris, haineux, c'était tout.

Non! Ce qu'il fallait que je surveille en permanence, c'était le boulevard et, l'habitude aidant, je repérais vite les passages suspects et répétés de mobylettes avec gus à casque blanc ou rouge. Car personne ne portait de casque à Paris à cette époque, en deux-roues.

C'étaient évidemment des choufs de chez Krivine ou d'Arlette.

Si tu faisais pas gaffe, dans le quart d'heure suivant, dix nervis te le faisaient passer, le sale quart d'heure.
Et fallait pas compter sur les clients BHV pour venir te ramasser.
Oui! Le meilleur vendeur. C'est pourquoi, Alain Robert ( le chef !) m'avait distingué et commis comme précepteur des chefs de section pour leur apprendre à écouler la marchandise.
D'autant que les canards, on les payait d'avance, de notre poche.

Les invendus étaient pas repris.

Donc, mes deux gars, au bas de l'escalier Saints-Pères, ils m'avaient repéré.

Je vous décris les zélotes. Une trentaine d'années (longues études, probable!), courts sur pattes et larges d'épaules. Des tronches à la DeVito.

Blousons d'aviateur cuir brun, Lewis, rangers.
Bref, le look neo-nazi, pilote de chasse à l'homme. Ce qui m'inquiétait un peu, c'était la bosse au niveau du portefeuille. On sentait l'artillerie.
C'était ma première rencontre avec des représentants du peuple lulu à qui je n'avais jamais nui.

Mais eux, devaient penser différemment!

Je descend donc lentement ces satanées marches en les perdant pas de l'oeil, eux!

Arrivé à leur hauteur (si j'ose dire!), ils m'intiment l'ordre de leur passer ma serviette où je rangeais mon matos chirurgical et les fameux journaux.

Je refusai poliment et me dirigeai vers la grande porte vitrée du hall qui faisait entrée.

Mais là, c'était exit !

J'avais mon scalpel acier chromé à l'horizontale (pas les modèles jetables actuels qui te pètent dans les doigts à la première incision).

Et j'avancai pendant qu'eux reculaient, voyant bien que je faisais un zoom sur leurs carotides. Je traversai l'avenue et rentrai dans le bistro, juste en face.

Les deux louloubavitch firent de même, et nous voilà, à deux mètres de distance, à s'enfiler café sur café, sous l'oeil inquiet du patron.
Comme il était évident que je comptais bien passer la nuit dans ce refuge, au bout de deux heures, ils s'en allèrent sans un mot.
Je ne les ai jamais revu, ni d'autres de leur sympathique confrérie.
Ma vente de journaux était foutue pour ce jour.

Par VICOMTE DE LINIERES - Publié dans : Souvenirs
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