Samedi 7 novembre 2009

Allez! On passe à table.
Le séjour donnait sur la rue. C'était une pièce bien éclairée.
Mais un jour, Tonton s'est mis en tête de retapisser l'ensemble.

Oh! Il n'y avait pas de difficultés majeures, la pièce étant parfaitement carrée.

Comme les proprios!

Avec Michel et moi, requis pour l'opération, nous étalâmes très correctement le papier peint.

Ce qui était gênant, c'étaient les couleurs. Sur deux pans de murs contigus, du rouge.

Mais alors! Le rouge ara, rouge à lèvres putassier, que tu pouvais pas regarder en face sans te payer une migraine.
Et, pour faire plus mode, les deux autres murs, en vert.
Là aussi, fallait voir le vert!
Entre perruche et pomme reinette avec reflets crapauds.
Même sanction opthalmique!
On s'habitue à tout, c'est démontré depuis longtemps. Mais moi, il m'a fallu attendre que les papiers aient un peu moisi pour me sentir en sécurité.
Dans un angle, le vieux piano qui m'a tant fait souffrir et que le facteur venait réaccorder après chacune de mes prestations clavecineuses ferraillantes.
Et, au centre, la grande table où nous prenions nos repas.
Je ne sais si elle était en bois car elle était toujours recouverte d'une nappe, pour protéger.
Le parquet, c'était pareil! Les patins, pour ménager.
Pour ce qui était du menu, je m'en souviens parfaitement, car, midi et soir, c'étaient pommes de terre-carottes, salade et banane.
Jamais de viande!
Un! C'était cher. Deux! Ils étaient contre.
De temps à autre, une omelette où il y avait plus de farine que d'oeufs et qui devait être mâchée dix fois avant de passer dans le conduit.
On se plaignait pas, on trouvait ça naturel.
Et on n'était jamais malade!
Avant le repas, Tonton faisait une courte prière que nous écoutions distraitement en regardant les gravures au fond de l'assiette creuse.

A table, on parlait pas. Ou alors, uniquement si on était interrogé.

Mais l'atmosphère n'était pas oppressante pour autant.

A chaque milieu de plat, Tonton, il avait des spasmes oesophagiens. De ces douleurs qui se prennent pour des infarctus. On voyait qu'il souffrait beaucoup; on rajoutait en conséquence, une couche de silence.

Au bout de deux minutes, la crise était passée et le silence pouvait reprendre.

J'ai déjà dit! J'étais en pension chez une famille pentecôtiste où on appliquait le programme prévu par le Saint-Esprit spécialement pour nous, les élus choisis.

Pas de télévision, bien entendu.

Pas de TSF, non plus. Tonton et Tante avaient décrété que c'étaient des pièges à Satan et qu'il fallait pas se conformer aux voisins.

Quatre grosses décennies après, je dois convenir quand même que le Saint-Esprit avait dû laisser tomber une plume lors d'un survol.

Heureusement, de temps à autre, passaient quelques jours à la maison, les parents de Tonton.
Ils demeuraient en Touraine habituellement et venaient voir leur fils, une à deux fois l'an.
Et, eux! Ils l'avaient, la TSF.
Je vous raconterai ça.
Mais, pour l'instant, je dois réviser le Dicit Dominus du XXIIIème après la Pentecôte.
Pour demain, à la chorale.
Veni, Sancte Spiritus!

Par VICOMTE DE LINIERES - Publié dans : Souvenirs
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